« Les froutes » ou la réappropriation féministe du répertoire carnavalesque dunkerquois

À l’origine, le carnaval est avant tout une affaire d’hommes, des marins qui restaient à terre pour célébrer le Mardi Gras avant la période de Carême. Par la suite, la pratique a fait une place aux femmes (à Le Portel par exemple, la journée du Pec pec traditionnellement réservée aux hommes s’est ouverte de fait, grâce à l’équivoque provoquée par le port du masque). Pour autant, l’héritage de l’exclusion primaire des femmes s’est maintenu dans certains costumes par un travestissement très caricatural mais aussi et surtout dans le répertoire musical, où les femmes sont très souvent évoquées en mauvaise part et moquées sous diverses formes (la belle-mère, la commère, etc.)

C’est pour cela qu’un  collectif féminin « Les Froutes » (en réponse au fameux groupe musical Les Prout) s’est réapproprié les chants dunkerquois pour permettre aux carnavaleuses de renverser le stigmate, se moquer également des hommes et mettre en avant leurs libertés.

Les Froutes veulent transformer de l’intérieur les chansons de carnaval, les réécrire en tenant compte d’enjeux contemporains ; Il ne s’agit pas de se détourner d’une fête dont on critique le sexisme, mais de l’investir pour y faire une place de choix aux femmes.

Les procédés employés sont divers. Le plus élémentaire est la fabrication d’une « version féminine » de la chanson, qui consiste simplement à féminiser les termes employés (ex. « À Dunkerque quand vient la carnavale), à remplacer ceux qui font référence à l’anatomie masculine par leur équivalent féminin (ex. « Viens jouer avec mon clit » plutôt qu’avec « mon wiche »), ou encore à rendre hommage à des figures de femmes, plutôt qu’à Jean Bart et aux tambours-majors les plus connus (ex. « Salut aux cantinières et aux carnavaleuses » plutôt que « Salut à Cô-Pinard » ; « Cantate à Nicole », célèbre pêcheuse de crevettes de Dunkerque). 

Pour éliminer les allusions sexuelles les plus explicites, on peut proposer une version pudique (ex. « Ah Léon, ah Louise » remplace la « saucisse » que Léon a « dans son caleçon » par « un joli mouton dans son wagon »). Mais le plus souvent, les Froutes proposent plutôt des versions féministes militantes. Ainsi, Marie Patate, qui « a son cul plein de merde » fait place à : « en a plein le cul et elle t’emmerde ». « Si tu veux pas qu’ta femme t’emmerde / te marie pas »  devient : « Pour mettre à bas l’patriarcat  / te marie pas ». On conserve « elle a des grosses tototes / ma tante Charlotte » mais on ajoute « Et fais gaffe à ta gueule si tu t’y frottes ». Les sorcières se substituent aux commères (de la rue St Gilles). Et ainsi de suite. 

Les chansons sont également actualisées, elles font référence à des événements contemporains. Ce n’est plus Jean Bart qui ne peut pas aller pisser, mais Margot, mise au cachot pour s’être soulagée dans la rue (référence à un fait réel). La Rosalie, partie au bordel dans la chanson initiale, a, dans la nouvelle version, trouvé une partenaire féminine qui lui convient bien mieux. Les allusions au comportements machistes de Gérard Depardieu, au « greenwashing » de la ville, côtoient une version anticoloniale du cake-walk. La façon de travailler est tout aussi actuelle, avec l’usage de technologies modernes (QRcode grâce auquel on peut écouter les chansons), l’appel à la collaboration et la pratique de l’écriture inclusive (« on est toustes joyeus.e.s, heureux.ses »). 

S.-A. Leterrier et B. Pruvost