Lors du revival folk des années 1970, les cornemuses majoritairement adoptées par les musicien·nes sont celles du Centre de la France. Elles ont l’avantage d’être toujours jouées à cette époque, ce qui permet à cette nouvelle génération de bénéficier d’un répertoire encore vivant, d’échanges, ou de recherches de terrain. Le Nord de la France ne fait pas exception : aujourd’hui encore, c’est la cornemuse du Berry qui est majoritairement adoptée et enseignée au conservatoire de Calais.
Nous pouvons néanmoins écouter de nos jours de la cornemuse picarde jouée par les groupes de musique traditionnelle tels que La Confrérie des Muchards de Saint-Druon en Wallonie ou la compagnie Amuséon en Picardie. Cette cornemuse était pratiquée jusque dans les années 1930 dans une zone géographique allant de la Picardie française au Hainault Belge. Elle est dénommée de multiples manières en fonction du lieu précis, ce qui témoigne de la diversité des langues et dialectes de l’époque : la Pipasso en Picardie (appelée ainsi par la compagnie Amuséon), la Piposa en Flandre française (terme repris par l’association de pratiques de musiques traditionnelles éponyme), la Muchosá en Wallonie picarde, la Muzelzak en flamand, et l’on dénombre encore bien d’autres dénominatifs.[1]
À la fin des années 1960, Hubert Boone, chercheur associé au Musée des instruments de musique de Bruxelles, lance un appel à témoins à partir d’une photographie d’un joueur de cornemuse datant de 1936. L’instrumentiste est un berger du Hainaut, Alphonse Ghueux. Hubert Bonne possède alors deux exemplaires de la même cornemuse au musée, ce qui permet au luthier Rémy Dubois d’entamer un travail de recherche sur la facture pour aboutir à la conception de nouveaux instruments. Dans les années 1980, un groupe de musiciens de Bruges, la « Brusges Pypersgilde » a pu ainsi bénéficier d’une quinzaine de cornemuses picardes.
L’instrument est composé de deux bourdons[2] à hanche simple[3] accordés à la quinte (si bémol – fa), et d’un hautbois (hanche double) mélodique. Sa tonalité en si bémol rend difficile son intégration dans les ensembles folkloriques comprenant d’autres instruments diatoniques[4] (vielles à roue, accordéons diatoniques…), habituellement en so ou en Sol. C’est pourquoi Rémy Dubois a majoritairement fabriqué au cours de sa carrière des cornemuses Béchonnet[5], car l’instrument, en sol, permettait plus facilement une pratique collective.
Après la rupture de transmission des années 1930, et n’ayant pas réellement bénéficié du revival folk des années 1970, la cornemuse picarde aurait facilement pu être oubliée. Au contraire, elle a suscité une prise de conscience par quelques musicien·ne·s et luthiers qui s’efforcent aujourd’hui de faire revivre un instrument propre à leur territoire. La compagnie Amuséon organise annuellement un festival du Pipasso (à Abbeville et Flixecourt dans la Somme), enseigne cette cornemuse dans la Somme, et a même formé une fanfare, les pipassoneurs. La Confrérie des Muchards de Saint‑Druon met également à l’honneur la Muchosá en jouant du répertoire d’époque tout en révélant au public les recherches qu’elle a effectuées sur l’histoire de la cornemuse du Hainaut.
Antoine Barlet
[1] Cornefou, Muchosac, Piposo Muzosa, Mouchafou, Pipossa ou encore Pipeausac, selon le livret du double album d’Amuséon consacré à l’instrument.
[2] Son, généralement dans le grave, dont la hauteur est fixe : elle ne peut pas être changée par l’instrumentiste.
[3] Selon le même principe vibratoire que la clarinette ou le saxophone.
[4] À la différence des instruments chromatiques, les instruments diatoniques ne peuvent jouer généralement qu’une ou deux tonalités.
[5] Du nom de son concepteur Joseph Béchonnet, originaire du Puy de Dôme.