La collecte de données (observations, entretiens, photos, enregistrements et dépouillement d’archives) dans une dizaine de carnavals, de fêtes maritimes et de revues patoisantes, de Dunkerque à Étaples en passant par Bailleul, ne permet certes pas d’identifier l’ensemble des communautés porteuses de patrimoine dans les Hauts de France. Mais les quelques cas étudiés permettent de faire ressortir à la fois leur hétérogénéité et leurs caractéristiques communes.
Il s’agit en premier lieu de communautés de pratiques. La conscience d’œuvrer à la préservation d’un patrimoine culturel est variable : forte dans le cas des groupes folkloriques que nous avons rencontrés, elle est presque absente des discours des carnavaleux qui se présentent comme étant agis par le carnaval plus qu’ils n’agissent sur lui : « Le carnaval, je suis tombé dedans » explique un homme arrivé à Dunkerque à l’âge de 18 ans. Notons également que les membres de ces communautés de pratiques peuvent être liés par la filiation, la profession, le partage d’une mémoire collective… mais les liens qu’ils entretiennent entre eux découlent avant tout de l’activité qu’ils mènent ensemble: le chant, la danse, le carnaval, la création d’une revue patoisante la recherche historique, etc. En ce sens, il y a autant de communautés que de pratiques, et elles ne constituent en aucune façon des unités discrètes puisque les individus ont le plus souvent plusieurs activités et participent de plusieurs groupes. Ce président d’une association créatrice d’un musée de la pêche à Boulogne, par exemple, chante aussi à Etaples, lors de la fête du hareng, et participe aux travaux d’une société savante locale. Ce carnavaleux de Bailleul se rend aussi à Dunkerque et dans plusieurs autres carnavals de la côte, selon ses disponibilités et celle des amis qu’il y retrouve.
Car, et c’est là la seconde caractéristique de ces porteurs de patrimoine, ils ne sont pas isolés, mais sont constitués en associations. La pratique peut être portée par une seule association – tels « les soleils boulonnais » à Boulogne ou la Société philanthropique à Bailleul – ou au contraire par un très grand nombre : à Dunkerque près d’une centaine d’associations philanthropiques organisent bals et défilés tout au long d’une saison qui s’étire sur plus de trois mois dans une trentaine de communes différentes. Les individus, quant à eux appartiennent souvent à plusieurs associations. On voit par là que les porteurs de patrimoine s’organisent davantage en réseaux mouvants qu’en communautés immobiles et closes sur elles-mêmes.
En troisième lieu, dans ces réseaux, tous ne jouent pas le même rôle tout le temps. Certains sont des piliers incontournables fédérant autour d’eux amoureux du patois, passionnés de danse, ou organisateurs de « chapelles » tandis que d’autres se contentent de petits rôles ou d’une participation plus légère. On pourrait, dans bien des cas, distinguer au sein de ces communautés de pratiques comme celles du carnaval des noyaux durs, piliers d’association, réinventeurs de traditions, créateurs de musiques ou de spectacles et des participants plus occasionnels comme ces jeunes Toulousains rencontrés dans la bande de la Citadelle, qui reviennent trois jours chaque année par amour du carnaval et fidélité aux racines nordiques de leurs parents. Au sein de ces communautés patrimoniales, l’engagement dans la pratique, l’autorité et la visibilité dans le collectif, ne sont pas les mêmes, ce qui est une première source d’hétérogénéité interne[1].
Les différences sont fortes d’une communauté patrimoniale à l’autre. A Dunkerque jusqu’aux années 80, les caractéristiques sociologiques de certaines associations étaient bien marquées. Bourgeoisie et ouvriers participaient au même carnaval, mais n’appartenaient pas aux même sociétés philanthropiques, ne fréquentaient pas les mêmes bals ni les mêmes bandes[2]. Les Pierlala[3] portaient de coûteux costumes de polichinelles (rares aujourd’hui), tandis que les cletches[4] de la Bande des pêcheurs étaient confectionnés avec de vieilles fripes. Le bal du Sporting club était fréquenté par les notables, mais pas celui, plus populaire, des Gigolos et Gigolettes. Aux dires de nos interlocuteurs, ce ne serait plus le cas aujourd’hui, le carnaval permettant au contraire de remiser profession et statuts sociaux au vestiaire et de nouer des liens exclusivement carnavalesques. C’est plutôt en termes géographique que s’expriment désormais les différences d’une bande ou d’une association à l’autre. Gravelines, par exemple, se distingue par la présence la seule bande entièrement féminine de la région. Le Portel et Equihen-Plage mettent un point d’honneur à afficher des costumes de carnaval différents : domino dans un cas, mousquetaire dans l’autre[5] Les porteurs de la fête du hareng à Etaples sont décrits comme étant plus dynamiques et plus jeunes que ceux de Boulogne, dont l’association peine à se renouveler.
C’est que les différences entre ces communautés patrimoniales doivent beaucoup aux générations qui les ont portées. Les groupes folkloriques sont nés pour la plupart dans les années 70/80, porté la vague de « revival » des musiques et danses traditionnelles qui s’étend dans la France entière, en Bretagne et en Occitanie, mais aussi dans le Nord où ont lieu des campagnes de collecte auxquels certains de nos interlocuteurs ont participé[6]. Cette génération, qui a fondé par exemple les « soleils boulonnais » a été suivie par une nouvelle génération, qui partant des musiques « trad », privilégient la création à la transmission à l’identique et récusent le nom de folklore. « Peut-être que le folklore n’a pas su évoluer » nous explique un chanteur et danseur de la première génération qui oppose les « traditionnalistes » aux « modernistes ». Ces derniers pensent, d’après lui: « Ok, il y a de la super musique, de la danse, mais moi je vais en faire autre chose. Je vais faire un spectacle complètement différent ». Les costumes sont stylisés, le tempo musical accéléré, les pas transformés « et puis on va faire du spectacle ». « Nous, poursuit notre interlocuteur, notre fête est traditionnelle (…) On ne va pas faire faire à un marin des pas, des sauts extraordinaires alors qu’on sait pertinemment que les gens à l’époque ne faisaient pas çà ». C’est presque une rupture de continuité qui apparait ici : au fil du temps, les communautés patrimoniales ne sont pas les mêmes et leurs objets changent. Mais si certaines associations et leurs pratiques semblent menacées de disparition, d’autres inversement se créent, comme en 2024, l’association « parlons portellois » autour de la mise en valeur, par le biais d’une revue, d’un patois local que l’on croyait oublié[7]. Ailleurs enfin, derrière l’apparente pérennité des objets ce sont des changements insensibles qui s’enchaînent au fil des générations et du renouvellement des porteurs, comme en témoigne l’exemple du carnaval de Dunkerque[8].
Tiphaine Barthelemy
[1] Voir Entre fusion et fission : les carnavaleux dunkerquois font de la résistance
[2] Voir le glossaire
[3] Nom d’une bande dunkerquoise aujourd’hui disparue
[4] Voir le glossaire
[5] Voir Le carnaval portelois et equihenois : entre particularismes et dunkerquisation
[6] Voir Michel Lefevre (1932-2014)
[7] Voir Ca n’avince pon ! La revue portelloise de retour
[8] Voir Entre fusion et fission : les carnavaleux dunkerquois font de la résistance