Fabriquer un géant

Si chaque ville prend à cœur d’avoir son géant ou d’agrandir sa famille déjà existante, la création de ces “marionnettes”, tout comme le fait de savoir les porter, représente un véritable savoir-faire. Étant donné des tailles, poids et formes très variés, cette réalisation nécessite  le travail de personnes spécialisées et passionnées. L’Atelier des Géants de Dorian Demarcq, situé à Lille, est une référence dans ce domaine. Depuis sa fondation en 2000, il a confectionné et restauré plusieurs centaines de géants, répondant aux demandes de collectifs ou de particuliers attachés à leurs cultures locales. Ce travail de « facteur » ou de «faiseur » de géants nécessite un savoir-faire pluridisciplinaire, avec notamment la constitution des structures en osier qui doivent s’adapter à la taille et au poids du géant et aux capacités de ses futurs porteurs, la sculpture, la peinture, etc. Il implique une écoute attentive de la demande, pour que les populations puissent s’approprier ensuite ces symboles de l’histoire locale. 

Fabriquer un géant nécessite de nombreux savoir-faire comme le travail du bois, de l’osier, le cuir, le plâtre, le crin de cheval, le tissu, etc.

Il faut noter que si parfois les matériaux de base ont pû être complétés par le fer, l’aluminium, les lattes de bois, la résine polyester, ou encore le grillage à partir du XIXe siècle, les matières anciennes, le bois et l’osier, sont encore privilégiées dans l’artisanat des géants, car cela les rend plus souples et légers pour le porteur. De plus, l’osier n’écorche pas le tissu des costumes. Les premiers géants attestés (XVIIe siècle) étaient réalisés en osier et en bois ; nombre de géants contemporains s’inscrivent dans cet héritage en reprenant les mêmes matériaux.

Dans l’exemple de la renaissance des géants boulonnais Batisse et Zabelle en 2003, puis de leur fils Tit Pierre en 2015, l’association « Les amis de Batisse et Zabelle » qui sera renommée plus tard « Mémoires boulonnaises » indique ses intentions esthétiques et les caractères attribués aux personnages par ses choix esthétiques. Ils en sont à leur quatrième génération mais restent les mêmes, et portent toujours le même costume. Batisse est travailleur, courageux en mer mais peu dégourdi sur terre, quand sa femme a un caractère bien marqué et dirige la vie de famille.

Les intentions des porteurs (quel poids ? combien de porteurs par géant ?) doivent bien sûr être pris également en considération. Dorian Demarcq présente un croquis préparatoire et réalise la sculpture. Dans cet exemple, le buste est en plâtre quand la structure est en osier et les bras, amovibles pour l’habillage et les restaurations, sont en bois. Ainsi, le couple (puis le fils) boulonnais sont suffisamment maniables pour être manipulés par une seule personne qui peut réaliser des danses très rythmées. 


C’est un métier qui demande de la maîtrise de différents savoir-faire. Il faut travailler l’osier pour construire la structure, établir les croquis, réaliser les moulages, sculpter, modeler, assembler, coudre, peindre … sans oublier tout le travail préparatoire pour définir l’âme du géant, réfléchir aux choix des matériaux pour faciliter le travail des porteurs et garantir sa conservation. Ce qui me plaît dans mon métier, c’est le contact direct avec la matière et la création d’un objet durable que les gens vont s’approprier.

Dorian Demarcq dans GHYS Bruno, Batisse et Zabelle – un siècle de passion (1923 – 2023), Boulogne-sur-Mer, Mémoire Boulonnaise, 2023.

Un géant, une marionnette ? 

Dans le domaine du spectacle vivant, et plus particulièrement dans celui des arts de la marionnette, François Lazaro définit la marionnette comme un « objet animé avec intention dramaturgique » qui réalise un « théâtre par délégation » (contrairement au théâtre d’incarnation du comédien). Considéré comme « marionnette géante » par l’Encyclopédie Mondiale des Arts de la Marionnette (Henryk Jurkowski et Thieri Foulc, 2009), au même titre que les marionnettes géantes que l’on peut trouver lors de célébrations religieuses en Inde ou en Afrique, les géants du Nord de la France, parfaitement adaptés aux spectacles itinérants en plein air, semblent correspondre à cet définition de délégation dramaturgique et esthétique. En effet, dans la mesure où les géants ont des noms, se marient, ont des enfants et symbolisent une localité, ils représentent une dramaturgie mise en avant par leurs porteurs et les confréries qui les gèrent (quand il y en a). Ainsi, du point de vue des arts de la scène, un géant peut-être considéré comme un genre de marionnette même s’il symbolise bien plus que cela. 

B. Pruvost et S.-A. Leterrier

Bibliographie

GHYS Bruno, Batisse et Zabelle – un siècle de passion (1923 – 2023), Boulogne-sur-Mer, Mémoire Boulonnaise, 2023.

FOULC Thieri et JURKOWSKI Henryk (dir.), L’Encyclopédie Mondiale des Arts de la Marionnette, Paris, L’Entretemps, 2009, 864 p.

LIENS POUR APPROFONDIR

Fiche d'inventaire