La convention de l’UNESCO de 2003 pour la sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel a révolutionné – en théorie du moins- les processus de patrimonialisation. Ceux-ci ne sont plus le fait d’experts ni d’institutions étatiques, mais des communautés patrimoniales elles-mêmes, dépositaires des pratiques qu’il s’agit de sauvegarder [1].
Mais qu’entend-on au juste par communauté ? Il n’est pas inutile ici de rappeler comment cette notion a pris consistance dans les sciences sociales et le sens qu’elle y peut revêtir , avant de se demander en quoi elle s’applique aux groupes porteurs de PCI dans les Hauts-de-France.
C’est à la fin du XIXème siècle, dans un contexte d’industrialisation et d’urbanisation des sociétés européennes, que le sociologue allemand Ferdinand Tönnies oppose communauté et société, comme deux modes d’organisation différents (1887). La parenté, l’interconnaissance, la solidarité et la proximité spatiale caractérise la première, par opposition à la seconde, plus vaste, structurée par la division du travail, et où priment l’individu et ses intérêts propres. On rejoint ici une distinction chère aux premiers anthropologues, entre des « sociétés primitives » fondés sur le status et des « sociétés civilisées » fondées au contraire sur le contrat (Maine, 1861). Plus tard, Robert Redfield (1955), puis Henri Mendras (1967) font de la communauté le type d’organisation caractéristique des paysans, ce qui, en Europe, les distinguerait de la société environnante. La communauté, pour résumer désignerait un petit groupe local, homogène, indifférencié et relativement clos à l’intérieur duquel prévaudrait de fortes solidarités le prémunissant d’influences extérieures mais empêchant aussi son intégration à la société globale. Le terme est ainsi utilisé, non seulement pour caractériser les paysans dans les années 1970, mais aussi pour désigner des groupes fondés sur la religion ou l’ethnicité. Ainsi l’on pourra évoquer la communauté juive, musulmane, arménienne ou kurde… tandis qu’ à l’échelle nationale, c’est la notion de peuple ou de nation qui prévaut. La France, en effet, dans le droit fil de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, ne reconnait pas les communautés. Les individus naissent libres et égaux, et c’est en tant que citoyens qu’ils disposent de droits, non du fait de leur appartenance à telle ou telle communauté. La notion de communauté, on le voit, comporte bien des ambivalences puisqu’elle évoque tout à la fois un cocon de relations denses, chaleureuses et authentiques et un résidu d’archaïsme et d’arriération, un vecteur de différenciations et de freins au « progrès ».
Son usage, dans la seconde moitié du 20ème siècle, a donné lieu à bien des controverses, la plus célèbre étant sans doute celle qui opposa les anthropologues Robert Redfield et Oscar Lewis. Fort d’une revisite sur le terrain du premier, Oscar Lewis (1960) a en effet remis en cause l’idée de communautés paysannes immobiles et harmonieusement soudées pour montrer au contraire à quel point elles pouvaient être traversées de tensions, de conflits et de changement. Ces critiques incitent aujourd’hui à se défaire des prénotions sous-jacente à ce terme pour en proposer une définition plus pragmatique et sans doute plus imprécise, s’appliquant à des contextes variés. Une communauté renverrait en ce sens à un réseau de relations fondées sur le partage de pratiques, d’origines et/ou de territoires commun – plus généralement à un ensemble dense de liens sociaux en permanente recomposition. La ratification par la France de la convention de l’UNESCO mentionnée ci-dessus et la mise en place, sous l’égide du Ministère de la Culture d’un inventaire national du PCI[2] – a contribué à réhabiliter la notion de communauté s’appliquant au patrimoine. Cela pour différencier les membres de la société civile, tenants d’une pratique culturelle, de l’État, des experts et des professionnels en charge de la protection des monuments historiques. Toutefois on peut se demander dans quelle mesure le recours à cette notion n’est pas plus nominal que réel ? Quel est le rôle des communautés porteuses de PCI dans la mise en valeur de celui-ci et en quoi cette mise en valeur contribue à leur « empowerment » dans un contexte politique comme celui de la France qui les a toujours tenues à l’écart ? Autant de questions en filigrane de notre enquête sur les patrimoines invisibles des Hauts-de-France.
Tiphaine Barthelemy
[1] « On entend par “patrimoine culturel immatériel” les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine…. » https://ich.unesco.org/fr/convention
[2] https://www.culture.gouv.fr/thematiques/patrimoine-culturel-immateriel/le-patrimoine-culturel-immateriel/l-inventaire-national-du-patrimoine-culturel-immateriel