{"id":2247,"date":"2026-03-20T10:16:03","date_gmt":"2026-03-20T09:16:03","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/?p=2247"},"modified":"2026-03-20T10:58:09","modified_gmt":"2026-03-20T09:58:09","slug":"dans-les-hauts-de-france-des-communautes-patrimoniales-heterogenes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/index.php\/2026\/03\/20\/dans-les-hauts-de-france-des-communautes-patrimoniales-heterogenes\/","title":{"rendered":"Dans les Hauts-de-France, des communaut\u00e9s patrimoniales h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes"},"content":{"rendered":"\n<p>La collecte de donn\u00e9es (observations, entretiens, photos, enregistrements et d\u00e9pouillement d\u2019archives) dans une dizaine de carnavals, de f\u00eates maritimes et de revues patoisantes, de Dunkerque \u00e0 \u00c9taples en passant par Bailleul, ne permet certes pas d\u2019identifier l\u2019ensemble des communaut\u00e9s porteuses de patrimoine dans les Hauts de France. Mais les quelques cas \u00e9tudi\u00e9s permettent de faire ressortir \u00e0 la fois leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et leurs caract\u00e9ristiques communes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit en premier lieu de communaut\u00e9s de pratiques. La conscience d\u2019\u0153uvrer \u00e0 la pr\u00e9servation d\u2019un patrimoine culturel est variable&nbsp;: forte dans le cas des groupes folkloriques que nous avons rencontr\u00e9s, elle est presque absente des discours des carnavaleux qui se pr\u00e9sentent comme \u00e9tant agis par le carnaval plus qu\u2019ils n\u2019agissent sur lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le carnaval, je suis tomb\u00e9 ded<\/em>ans&nbsp;\u00bb explique un homme arriv\u00e9 \u00e0 Dunkerque \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 18 ans.&nbsp; Notons \u00e9galement que les membres de ces communaut\u00e9s de pratiques peuvent \u00eatre li\u00e9s par la filiation, la profession, le partage d\u2019une m\u00e9moire collective\u2026 mais les liens qu\u2019ils entretiennent entre eux d\u00e9coulent avant tout de l\u2019activit\u00e9 qu\u2019ils m\u00e8nent ensemble: le chant, la danse, le carnaval, la cr\u00e9ation d\u2019une revue patoisante la recherche historique, etc. En ce sens, il y a autant de communaut\u00e9s que de pratiques, et elles ne constituent en aucune fa\u00e7on des unit\u00e9s discr\u00e8tes puisque les individus ont le plus souvent plusieurs activit\u00e9s et participent de plusieurs groupes. Ce pr\u00e9sident d\u2019une association cr\u00e9atrice d\u2019un mus\u00e9e de la p\u00eache \u00e0 Boulogne, par exemple, chante aussi \u00e0 Etaples, lors de la f\u00eate du hareng, et participe aux travaux d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 savante locale. Ce carnavaleux de Bailleul se rend aussi \u00e0 Dunkerque et dans plusieurs autres carnavals de la c\u00f4te, selon ses disponibilit\u00e9s et celle des amis qu\u2019il y retrouve.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, et c\u2019est l\u00e0 la seconde caract\u00e9ristique de ces porteurs de patrimoine, ils ne sont pas isol\u00e9s, mais sont constitu\u00e9s en associations. La pratique peut \u00eatre port\u00e9e par une seule association&nbsp;\u2013 tels \u00ab&nbsp;les soleils boulonnais&nbsp;\u00bb \u00e0 Boulogne ou&nbsp; la Soci\u00e9t\u00e9 philanthropique \u00e0 Bailleul &#8211; ou au contraire par un tr\u00e8s grand nombre&nbsp;: \u00e0 Dunkerque pr\u00e8s d\u2019une centaine d\u2019associations philanthropiques organisent bals et d\u00e9fil\u00e9s tout au long d\u2019une saison qui s\u2019\u00e9tire sur plus de trois mois dans une trentaine de communes diff\u00e9rentes. Les individus, quant \u00e0 eux appartiennent souvent \u00e0 plusieurs associations. On voit par l\u00e0 que les porteurs de patrimoine s\u2019organisent davantage en r\u00e9seaux mouvants qu\u2019en communaut\u00e9s immobiles et closes sur elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>En troisi\u00e8me lieu, dans ces r\u00e9seaux, tous ne jouent pas le m\u00eame r\u00f4le tout le temps. Certains sont des piliers incontournables\u00a0f\u00e9d\u00e9rant autour d\u2019eux amoureux du patois,\u00a0 passionn\u00e9s de danse, ou organisateurs de \u00ab\u00a0chapelles\u00a0\u00bb tandis que d\u2019autres se contentent de petits r\u00f4les ou d\u2019une participation plus l\u00e9g\u00e8re. On pourrait, dans bien des cas, distinguer au sein de ces communaut\u00e9s de pratiques comme celles du carnaval des noyaux durs, piliers d\u2019association, r\u00e9inventeurs de traditions, cr\u00e9ateurs de musiques ou de spectacles et des participants plus occasionnels comme ces jeunes Toulousains rencontr\u00e9s dans la bande de la Citadelle, qui reviennent trois jours chaque ann\u00e9e par amour du carnaval et fid\u00e9lit\u00e9 aux racines nordiques de leurs parents. Au sein de ces communaut\u00e9s patrimoniales, l\u2019engagement dans la pratique, l\u2019autorit\u00e9 et la visibilit\u00e9 dans le collectif, ne sont pas les m\u00eames, ce qui est une premi\u00e8re source d\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 interne<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les diff\u00e9rences sont fortes d\u2019une communaut\u00e9 patrimoniale \u00e0 l\u2019autre. A Dunkerque jusqu\u2019aux ann\u00e9es 80, les caract\u00e9ristiques sociologiques de certaines associations \u00e9taient bien marqu\u00e9es. Bourgeoisie et ouvriers participaient au m\u00eame carnaval, mais n\u2019appartenaient pas aux m\u00eame soci\u00e9t\u00e9s philanthropiques, ne fr\u00e9quentaient pas les m\u00eames bals ni les m\u00eames bandes<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Les <em>Pierlala<\/em><a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0 portaient de co\u00fbteux costumes de polichinelles (rares aujourd\u2019hui), tandis que les cletches<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a> de la <em>Bande des p\u00eacheurs<\/em> \u00e9taient confectionn\u00e9s avec de vieilles fripes. Le bal du Sporting club \u00e9tait fr\u00e9quent\u00e9 par les notables, mais pas celui, plus populaire, des Gigolos et Gigolettes. Aux dires de nos interlocuteurs, ce ne serait plus le cas aujourd\u2019hui, le carnaval permettant au contraire de remiser profession et statuts sociaux au vestiaire et de nouer des liens exclusivement carnavalesques. C\u2019est plut\u00f4t en termes g\u00e9ographique que s\u2019expriment d\u00e9sormais les diff\u00e9rences d\u2019une bande\u00a0 ou d\u2019une association \u00e0 l\u2019autre. Gravelines, par exemple, se distingue par la pr\u00e9sence la seule bande enti\u00e8rement f\u00e9minine de la r\u00e9gion. Le Portel et Equihen-Plage mettent un point d\u2019honneur \u00e0 afficher des costumes de carnaval diff\u00e9rents\u00a0: domino dans un cas, mousquetaire dans l\u2019autre<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> Les porteurs de la f\u00eate du hareng \u00e0 Etaples sont d\u00e9crits\u00a0 comme \u00e9tant plus dynamiques et plus jeunes que ceux de Boulogne, dont l\u2019association peine \u00e0 se renouveler.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que les diff\u00e9rences entre ces communaut\u00e9s patrimoniales doivent beaucoup aux g\u00e9n\u00e9rations qui les ont port\u00e9es. Les groupes folkloriques sont n\u00e9s pour la plupart dans les ann\u00e9es 70\/80, port\u00e9 la vague de \u00ab&nbsp;revival&nbsp;\u00bb des musiques et danses traditionnelles qui s\u2019\u00e9tend dans la France enti\u00e8re, en Bretagne et en Occitanie, mais aussi dans le Nord o\u00f9 ont lieu des campagnes de collecte auxquels certains de nos interlocuteurs ont particip\u00e9<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Cette g\u00e9n\u00e9ration, qui a fond\u00e9 par exemple les \u00ab&nbsp;soleils boulonnais&nbsp;\u00bb&nbsp; a \u00e9t\u00e9 suivie par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, qui partant des musiques \u00ab&nbsp;trad&nbsp;\u00bb, privil\u00e9gient la cr\u00e9ation \u00e0 la transmission \u00e0 l\u2019identique et r\u00e9cusent le nom de folklore. \u00ab&nbsp;<em>Peut-\u00eatre que le folklore n\u2019a pas su \u00e9voluer<\/em>&nbsp;\u00bb nous explique un chanteur et danseur de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration qui oppose les \u00ab&nbsp;traditionnalistes&nbsp;\u00bb aux \u00ab&nbsp;modernistes&nbsp;\u00bb. Ces derniers pensent, d\u2019apr\u00e8s lui:&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Ok, il y a de la super musique, de la danse, mais moi je vais en faire autre chose. Je vais faire un spectacle compl\u00e8tement diff\u00e9rent<\/em>&nbsp;\u00bb. Les costumes sont stylis\u00e9s, le tempo musical acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, les pas transform\u00e9s \u00ab&nbsp;<em>et puis on va faire du spectacle<\/em>&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;<em>Nous, poursuit notre interlocuteur, notre f\u00eate est traditionnelle (\u2026) On ne va pas faire faire \u00e0 un marin des pas, des sauts extraordinaires alors qu\u2019on sait pertinemment que les gens \u00e0 l\u2019\u00e9poque ne faisaient pas \u00e7\u00e0<\/em>&nbsp;\u00bb. C\u2019est presque une rupture de continuit\u00e9 qui apparait ici&nbsp;: au fil du temps, les communaut\u00e9s patrimoniales ne sont pas les m\u00eames et leurs objets changent. Mais si certaines associations et leurs pratiques semblent menac\u00e9es de disparition, d\u2019autres inversement se cr\u00e9ent, comme en 2024, l\u2019association \u00ab&nbsp;parlons portellois&nbsp;\u00bb autour de la mise en valeur, par le biais d\u2019une revue, d\u2019un patois local que l\u2019on croyait oubli\u00e9<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Ailleurs enfin, derri\u00e8re l\u2019apparente p\u00e9rennit\u00e9 des objets ce sont des changements insensibles qui s\u2019encha\u00eenent au fil des g\u00e9n\u00e9rations et du renouvellement des porteurs, comme en t\u00e9moigne l\u2019exemple du carnaval de Dunkerque<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tiphaine Barthelemy<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir <em>Entre fusion et fission&nbsp;: les carnavaleux dunkerquois font de la r\u00e9sistance<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir le glossaire<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Nom d\u2019une bande dunkerquoise aujourd\u2019hui disparue<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir le glossaire<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir&nbsp; <em>Le carnaval portelois et equihenois&nbsp;: entre particularismes et dunkerquisation<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir <em>Michel Lefevre (1932-2014)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir <em>Ca n\u2019avince pon&nbsp;! La revue portelloise de retour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir <em>Entre fusion et fission&nbsp;: les carnavaleux dunkerquois font de la r\u00e9sistance<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La collecte de donn\u00e9es (observations, entretiens, photos, enregistrements et d\u00e9pouillement d\u2019archives) dans une dizaine de carnavals, de f\u00eates maritimes et de revues patoisantes, de Dunkerque \u00e0 \u00c9taples en passant par Bailleul, ne permet certes pas d\u2019identifier l\u2019ensemble des communaut\u00e9s porteuses de patrimoine dans les Hauts de France. 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