{"id":1810,"date":"2025-06-21T17:06:05","date_gmt":"2025-06-21T15:06:05","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/?p=1810"},"modified":"2026-02-05T12:01:30","modified_gmt":"2026-02-05T11:01:30","slug":"le-picard-comme-marqueur-dappartenance-regionale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/index.php\/2025\/06\/21\/le-picard-comme-marqueur-dappartenance-regionale\/","title":{"rendered":"Les patois picards des Hauts-de-France\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u2019un point de vue linguistique, ce qui est plus commun\u00e9ment appel\u00e9 le patois correspond \u00e0 une multitude de variantes du picard, reconnu dans l\u2019ensemble des \u00ab langues r\u00e9gionales \u00bb de France. Le picard fait partie des langues d\u2019o\u00efl issues de l\u2019h\u00e9ritage linguistique roman. L\u2019ensemble picard est parl\u00e9 dans tout le Pas-de-Calais, la majeure partie de l\u2019ancienne r\u00e9gion Picardie ainsi que dans le d\u00e9partement du nord, \u00e0 l\u2019exception de sa partie nord-est, limitrophe de la Belgique, o\u00f9 l\u2019on parle le flamand occidental.<\/p>\n\n\n\n<p>La terminologie de ce qui est d\u00e9fini officiellement comme du picard est marqu\u00e9e d\u2019une grande diversit\u00e9. Le picard est par exemple appel\u00e9 de cette mani\u00e8re dans l\u2019ancienne r\u00e9gion Picardie, mais on utilise plut\u00f4t le terme de \u00ab rouchi \u00bb dans la r\u00e9gion de Valenciennes et celui de \u00ab ch\u2019ti \u00bb dans la r\u00e9gion lilloise. Ce terme a pris une dimension g\u00e9n\u00e9rique avec les films de Dany Boon.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette diversit\u00e9 dans l\u2019appellation est significative des vari\u00e9t\u00e9s qui existent dans la prononciation, le vocabulaire, l\u2019orthographe et la grammaire dans le secteur linguistique picard. On peut cerner par exemple des nuances entre les parlers ouvriers de la r\u00e9gion lilloise et ceux du bassin minier, encore diff\u00e9rents du vocabulaire de la marine boulonnaise ou \u00e9taploise, qui se distingue \u00e9galement de l\u2019expression du milieu agraire picard. Ces diff\u00e9rences, creus\u00e9es au fil du temps par les distances et la raret\u00e9 des \u00e9changes, entra\u00eenent une difficult\u00e9 des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 la m\u00eame entit\u00e9 picarde, quitte \u00e0 devoir minimiser les sp\u00e9cificit\u00e9s locales. De plus, l\u2019absence d\u2019une graphie commune (malgr\u00e9 une litt\u00e9rature picarde m\u00e9di\u00e9vale tr\u00e8s reconnue) emp\u00eache le d\u00e9veloppement d&#8217;une prise de conscience et d&#8217;acceptation \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;appartenance \u00e0 une m\u00eame aire linguistique picard par les communaut\u00e9s \u00ab picardisantes \u00bb dans leurs diversit\u00e9s, malgr\u00e9 les volont\u00e9s de cercles picardisants, pour la plupart en lien avec l&#8217;Agence r\u00e9gionale de la langue picarde, bas\u00e9e \u00e0 Amiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le d\u00e9veloppement d\u2019une offre patrimoniale dans la r\u00e9gion, l\u2019usage du \u00ab\u00a0patois \u00bb est un \u00e9l\u00e9ment essentiel,\u00a0 encore d\u2019actualit\u00e9. D\u2019abord dans le r\u00e9pertoire musical, o\u00f9 se distinguent et se maintiennent dans les m\u00e9moires (gr\u00e2ce aux technologies d\u2019enregistrement), un grand nombre de chants marqu\u00e9s par la culture locale, le milieu social o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9s et les sp\u00e9cificit\u00e9s linguistiques. Les m\u00e9diath\u00e8ques de la r\u00e9gion poss\u00e8dent des fonds tr\u00e8s riches, notamment la m\u00e9diath\u00e8que L\u00e9vy de Lille, avec ses trois fonds de chansons &#8220;en patois de Lille&#8221;. Des auteurs entrent de cette mani\u00e8re dans la post\u00e9rit\u00e9 avec des chansons tr\u00e8s populaires. On pense par exemple \u00e0 Alexandre Desrousseaux, auteur du \u00ab\u00a0P\u2019tit Quinquin\u00a0\u00bb, berceuse dont la renomm\u00e9e a d\u00e9pass\u00e9 la r\u00e9gion lilloise d\u2019o\u00f9 elle est issue, gr\u00e2ce une politique culturelle si\u00e8cle visant la mise en avant de la m\u00e9moire ouvri\u00e8re urbaine. <\/p>\n\n\n\n<p>Des chanteurs actuels font alors une sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, de la composition et de l\u2019interpr\u00e9tation de chants patoisants. A l\u2019image d\u2019Edmond Tani\u00e8re, chanteur et accord\u00e9oniste embl\u00e9matique du bassin minier, dont les chansons sont encore reprises ; de Raoul de Godewarsvelde qui, avec son groupe \u00ab Les Capenoules \u00bb, obtient une notori\u00e9t\u00e9 nationale ; de Jean Jarrett, revuiste boulonnais qui enregistre de nombreux 45 tours de chants en boulonnais. Au-del\u00e0 de ces quelques figures, des groupes folkloriques font aussi du patois un de leurs marqueurs, \u00e0 l&#8217;instar des costumes traditionnels qu&#8217;ils portent, comme les Bon z\u2019enfants d\u2019Etaples ou les Soleils Boulonnais.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cet h\u00e9ritage musical et linguistique est entretenu par des personnalit\u00e9s r\u00e9gionales&nbsp; d&#8217;envergure nationale dans des productions communes. La derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 l\u2019album \u00ab&nbsp;Les Gens du Nord \u00bb, o\u00f9 24 artistes ont repris les chants traditionnels les plus connus, en 2018. Du point de vue des cr\u00e9ations contemporaines, des groupes comme les Marcel et son orchestre, en tourn\u00e9e dans toute la France, revendiquent leur appartenance au Nord-Pas-de-Calais par l\u2019utilisation, dans certaines chansons, d\u2019un patois qu\u2019ils d\u00e9crivent comme \u00ab plein de po\u00e9sie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, on peut faire \u00e9tat de repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales mettant en avant des parlers locaux. Des troupes comme \u00ab&nbsp;Alphonse et Zulma&nbsp;\u00bb \u00e0 Lille, \u00ab&nbsp;Sylvie and Co(q)s&nbsp;\u00bb dans la r\u00e9gion boulonnaise, des spectacles comme les revues locales de Boulogne-sur-Mer ou Le Portel,&nbsp; dans un genre humoristique et souvent satirique, en patois local, rencontrent un succ\u00e8s populaire assez notable.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut enfin mentionner la cr\u00e9ation et le d\u00e9veloppement de marques de v\u00eatements r\u00e9gionaux qui promeuvent les \u00e9l\u00e9ments identifiables \u00e0 la r\u00e9gion Hauts-de-France, souvent avec humour, par exemple en reprenant des expressions idiomatiques. La marque boulonnaise Opale Beach propose des v\u00eatements qui comportent des inscriptions comme \u00ab saque eud\u2019 din \u00bb, \u00ab vin d\u00e9 \u00bb, \u00ab hein ?! \u00bb, \u00abarguette le li, y sin va on dirot qu\u2019y r\u2019vient ! \u00bb ou encore \u00ab t\u2019es crois qu\u2019c\u2019est rin ti \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons pour finir la constitution r\u00e9cente de r\u00e9seaux et de f\u00e9d\u00e9rations qui r\u00e9unissent les diff\u00e9rents acteurs artistiques ou associatifs concern\u00e9s par la sauvegarde du picard. L\u2019Agence r\u00e9gionale de la langue picarde \u0153uvre en ce sens, en organisant un festival ou un concours litt\u00e9raire, mais surtout en r\u00e9alisant un travail de <em>lobbying, <\/em>avec le soutien des collectivit\u00e9s territoriales et des acad\u00e9mies, pour maintenir et d\u00e9velopper des enseignements de picard. Cette f\u00e9d\u00e9ration est compos\u00e9e de nombreuses associations et de r\u00e9seaux regroupant eux-m\u00eames de nombreux acteurs, comme le R\u00e9seau d\u2019acteurs pour la promotion du patois boulonnais, port\u00e9 par la Soci\u00e9t\u00e9 acad\u00e9mique du Boulonnais.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, voici un texte trouv\u00e9 dans un journal portelois de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui reste encore tr\u00e8s actuel dans sa d\u00e9fense de ce qu\u2019il appelle alors le \u00ab patois \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>Il est des gens qui pr\u00e9tendent que le patois de notre pays est peu agr\u00e9able, dur \u00e0 entendre, plus dur encore \u00e0 parler et qu\u2019il n\u2019a point seulement la chantonnante sonorit\u00e9 des dialectes m\u00e9ridionaux, mais m\u00eame les qualit\u00e9s des diff\u00e9rents patois qui se parlent dans nos r\u00e9gions ; que par cons\u00e9quent, vouloir l\u2019\u00e9crire, essayer d\u2019en fixer les inflexions rugueuses est une t\u00e2che ardue et peu attrayante.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La t\u00e2che est ardue ?\u2026 d\u2019accord !\u2026 car ni les syllabes ni les diphtongues fran\u00e7aises aux sons pour ainsi dire inoffensifs et peu compliqu\u00e9s ne peuvent rendre les nuances d\u2019accentuation de notre patois, principalement pour la fin des mots ; et il n\u2019y a nulle peine \u00e0 avouer qu\u2019il est impossible pour qui ne sait d\u00e9j\u00e0 le parler, d\u2019en lire quelques lignes convenablement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais que cette t\u00e2che soit peu attrayante, voil\u00e0 qui n\u2019est point aussi vrai. Du dialecte natal, quelque primitif, quelque peu harmonieux soit-il, \u00e9chappe comme un effluve de terroir qui va droit au coeur et en fait vibrer les cordes intimes,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cette impression, on la ressent d\u2019une fa\u00e7on toute particuli\u00e8re lorsque, loin du coin de terre o\u00f9 l\u2019on a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9, vivant au milieu de personnes dont les souvenirs de jeunesse ne sont point les n\u00f4tres, on rencontre tout \u00e0 coup un ami d\u2019autrefois, du bon vieux temps o\u00f9 l\u2019on ne se faisait point de scrupule de parler patois. Dix ans, vingt ans peut-\u00eatre se sont \u00e9coul\u00e9s depuis, et d\u00e8s les premi\u00e8res phrases, le patois aux visages hardis, aux bruyantes accentuations, aux exclamations pittoresques, retentit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il me souvient que, passant un jour par le boulevard St Germain, je rencontrai un ami que depuis nombre d\u2019ann\u00e9es je n\u2019avais revu. Il \u00e9tait mis comme un dandy, portant chapeau haut-de-forme, gants de peau, moustache retrouss\u00e9e, etc\u2026 le type d\u2019un vrai Parisien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 \u00bb Tiens, c\u2019est ti, l\u00e0 !\u2026 Qu\u2019 m\u2019in qu\u2019\u00e7a v\u00e0?\u2026 \u00ab<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce furent ses premi\u00e8res paroles, et je vous assure que le long des grands boulevards, nous nous pay\u00e2mes une de ces bavettes comme savent en tailler nos accortes payses lorsqu\u2019elles lavent&nbsp; \u00bb \u00e0 c\u2019 t\u2019ariu \u00bb. Les bons moments que nous rev\u00e9c\u00fbmes !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pour qui le parla longtemps, le patois du pays conserve toujours son charme ; cette seule raison ne suffit-elle pas pour ne point [se] souci[er] de ceux qui pr\u00e9tendent que l\u2019\u00e9crire, m\u00eame le parler, est peu attrayant ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Journal \u00ab Le Portel-Plage \u00bb (n\u00b02), mai 1897 (Cercle Historique Portelois)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>B. Pruvost et S.-A. Leterrier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019un point de vue linguistique, ce qui est plus commun\u00e9ment appel\u00e9 le patois correspond \u00e0 une multitude de variantes du picard, reconnu dans l\u2019ensemble des \u00ab langues r\u00e9gionales \u00bb de France. Le picard fait partie des langues d\u2019o\u00efl issues de l\u2019h\u00e9ritage linguistique roman. 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