{"id":1004,"date":"2024-10-11T14:45:53","date_gmt":"2024-10-11T12:45:53","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/?p=1004"},"modified":"2025-03-12T14:23:47","modified_gmt":"2025-03-12T13:23:47","slug":"les-chansons-de-carnaval-du-nord-pas-de-calais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/patrimoinesinvisibles.com\/index.php\/2024\/10\/11\/les-chansons-de-carnaval-du-nord-pas-de-calais\/","title":{"rendered":"Les chansons de carnaval du Nord-Pas-de-Calais"},"content":{"rendered":"\n<p>La chanson est au XIXe si\u00e8cle la voix du peuple par excellence. Le plus souvent, elle na\u00eetet vit dans la rue. Ecrite par des pauvres, des illettr\u00e9s, souvent anonymes, sur des airs connus, elle appartient \u00e0 tous. Elle circule surtout oralement; lorsqu&#8217;elle est \u00e9dit\u00e9e, c&#8217;est en g\u00e9n\u00e9ral sur des feuilles volantes, dans des almanachs, des recueils vendus par les colporteurs. A c\u00f4t\u00e9 des chansons folkloriques, des chansons traditionnelles, qui animent les veill\u00e9es et marquent les \u00e9v\u00e9nements de la vie des campagnes, la chanson s&#8217;\u00e9panouit dans les villes ouvri\u00e8res, particuli\u00e8rement dans le Nord et le Pas-de-Calais. Certains historiens de la culture ouvri\u00e8re (notamment Pierre Pierrard ou Laurent Marty) ont trouv\u00e9 un mat\u00e9riau de premier ordre, un \u00ab supra langage de la classe ouvri\u00e8re\u00bb, dans ces modestes productions, particuli\u00e8rement dans les chansons de carnaval.<\/p>\n\n\n\n<p>Faute de journal populaire pour les publier, dans la m\u00e9tropole lilloise, ce sont les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 boire, ou soci\u00e9t\u00e9s chantantes, dont le si\u00e8ge est un cabaret, qui sont le \u00ab moule \u00bb des chansons (Pierrard) On y boit de la bi\u00e8re, et le lundi soir, en g\u00e9n\u00e9ral on s&#8217;y r\u00e9unit pour faire entendre les productions nouvelles des membres de la soci\u00e9t\u00e9. On \u00e9crit surtout les chansons pour les f\u00eates comme le Carnaval ou le Broquelet, la f\u00eate annuelle des ouvriers lillois du textile, en mai, la f\u00eate de Lille en juin, la braderie en septembre. Surtout, chaque soci\u00e9t\u00e9 s&#8217;efforce de produire une chanson destin\u00e9e \u00e0 la vente lors des trois \u00ab sorties \u00bb : le dimanche gras, le mardi gras et le dimanche du Laetare (\u00ab R\u00e9tar\u00e9 \u00bb). Pendant cinq ou six semaines, on r\u00e9p\u00e8te au si\u00e8ge de la soci\u00e9t\u00e9, avec le concours d&#8217;un tambour ou d&#8217;un violon. Les chansons sont imprim\u00e9es \u00e0 4 ou 5000 exemplaires et seront vendues un sou.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Avec un sou, povoir faire \/ Eun&#8217;tell&#8217; provision d&#8217;ga\u00eet\u00e9 ! \/ Vous l&#8217;direz comm&#8217; mi, j&#8217;esp\u00e8re; \/<\/em> <em>Ch&#8217;est point quer, in v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/em><br><em>(Desrousseaux, \u00ab Les Chansons du Carnaval \u00bb, 8e couplet)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Avant la normalisation op\u00e9r\u00e9e d\u00e8s le second Empire et surtout sous la troisi\u00e8me R\u00e9publique, le carnaval est une vraie f\u00eate populaire, \u00e0 Paris comme en province : une occasion d&#8217;agapes, de bruit, de danse, de folie. A Lille le carnaval et la mi-car\u00eame qui en est le compl\u00e9ment consistent surtout en une sortie g\u00e9n\u00e9rale des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 boire. Elles louent des chariots qu&#8217;on attelle et sur lesquels on installe une sc\u00e8ne, sur laquelle tr\u00f4nent les soci\u00e9taires, d\u00e9guis\u00e9s et masqu\u00e9s. Certains se livrent \u00e0 de v\u00e9ritables mises en sc\u00e8ne (le Grenadier lillois reproduisant par exemple des sc\u00e8nes du si\u00e8ge de Lille de 1792 en 1859). Le char s&#8217;avance vers le centre-ville, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&#8217;un joueur de grosse caisse, d&#8217;un musicien et d&#8217;un tambour-major. Il s&#8217;arr\u00eate aux carrefours pour ex\u00e9cuter le chant de l&#8217;ann\u00e9e et le vendre aux badauds. Le chansonnier se fait annoncer par un discours et\/ou un roulement de tambour. Les chansons sont ensuite propos\u00e9es \u00e0 la vente, puis elles restent toute l&#8217;ann\u00e9e \u00e0 disposition du public dans les kiosques \u00e0 journaux. La forme des chansons de carnaval est norm\u00e9e : elles sont \u00e9dit\u00e9es sur une feuille de format in-4\u00b0; parfois cern\u00e9e d&#8217;un l\u00e9ger filet, imprim\u00e9e d&#8217;un seul c\u00f4t\u00e9. Le titre figure en haut de la feuille, en gras, avec l&#8217;indication : \u00ab chanson nouvelle en patois de Lille ex\u00e9cut\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 XXX r\u00e9unie \u00e0 l&#8217;estaminet YYY, telle rue \u00bb. L&#8217;air ou le timbre (c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;air connu sur laquelle elle est chant\u00e9e) est indiqu\u00e9, et sous le dernier couplet, on trouve parfois le nom de l&#8217;auteur, ou son pseudonyme.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les auteurs, figurent quelques chansonniers lettr\u00e9s, tels Alexandre Desrousseaux (1820-1892), rendu c\u00e9l\u00e8bre par son \u00ab Petit Quinquin \u00bb (1853), Louis Debuire du Buc (1816-1898). Ce sont les plus c\u00e9l\u00e8bres, et ceux dont la notori\u00e9t\u00e9 peut d\u00e9passer le cadre local. D&#8217;autres, semi-lettr\u00e9s ou illettr\u00e9s, inventent suffisamment de chansons pour \u00e9diter des recueils1. Mais il y a aussi beaucoup d&#8217;auteurs anonymes, occasionnels, certaines soci\u00e9t\u00e9s utilisant les services d&#8217;un \u00e9crivain public pour transcrire leurs chansons. Tous ces auteurs sont des hommes du peuple, des travailleurs, le plus souvent des ouvriers de fabrique, ou des artisans, de petits commer\u00e7ants : Victor Aubert, filtier; D\u00e9sir\u00e9 Cacan peigneur de lin, puis doreur; Fernand Montauban, marchand de pipes; Julien Grimonprez, ajusteur puis aubergiste; Charles Decottignies, successivement filtier, ouvrier corroyeur, graisseur puis conducteur de trains, enfin cabaretier ( \u00e0 l&#8217;enseigne du Chansonnier lillois).<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Ch&#8217;est des ouveriers d&#8217;fabrique \/ Des francs, des joyeux chochons \/<\/em> <em>Trouvant, sur tout, l&#8217;point comique,\/ Qui compos&#8217;tent ch\u00e9s canchons. \u00bb<\/em><br><em>(Desrousseaux, \u00ab Les Chansons du Carnaval \u00bb, 2e couplet)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les chansons sont interpr\u00e9t\u00e9es par leurs auteurs le plus souvent, l&#8217;interpr\u00e9tation jouant d&#8217;ailleurs plus souvent dans la notori\u00e9t\u00e9 que le talent de po\u00e8te. Elles parlent de tout ce qui fait le quotidien de leurs auteurs :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Souvint l&#8217;auteur dit s&#8217;n histoire ; \/ I nous parle tour \u00e0 tour, \/ S&#8217;il est vieux soldat, de<\/em> <em>l&#8217;gloire, \/ Et s&#8217;il est jeune, d&#8217;l&#8217;amour ; \/ S&#8217;il est mari\u00e9, d&#8217;sin m\u00e9nache \u00bb<\/em> <br><em>(Desrousseaux, \u00ab Les Chansons du Carnaval \u00bb, 3e couplet)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Elles \u00e9voquent aussi les circonstances publiques, les \u00e9v\u00e9nements du jour, les f\u00eates, et dessinent des types populaires, des \u00ab caract\u00e8res \u00bb. Elles sont \u00e0 la fois une mise en sc\u00e8ne moqueuse de la \u00ab vraie vie \u00bb et un moyen d&#8217;\u00e9vasion, comme le th\u00e9\u00e2tre de marionnettes, dont le peuple de la m\u00e9tropole lilloise est \u00e9galement friand. Sans pr\u00e9tention po\u00e9tique, ces chansons de carnaval sont des produits \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, dont l&#8217;int\u00e9r\u00eat n&#8217;est apparu que tardivement, dans le sillage de l&#8217;int\u00e9r\u00eat croissant pour la culture populaire. Ecrites en patois de Lille2, elles ont d&#8217;abord int\u00e9ress\u00e9 les linguistes, avant de concerner les historiens. C&#8217;est \u00e0 des collections d&#8217;\u00e9rudits locaux surtout que l&#8217;on doit leur conservation, leur d\u00e9p\u00f4t dans certaines m\u00e9diath\u00e8ques de Lille et de Roubaix permettant aujourd&#8217;hui leur \u00e9tude. Ces tr\u00e9sors peuvent apporter beaucoup \u00e0 la recherche comme \u00e0 la pratique vivante des musiques populaires. Ils ne demandent qu&#8217;\u00e0 revivre&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Sophie Anne Leterrier, Universit\u00e9 d&#8217;Artois, CRHES.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La chanson est au XIXe si\u00e8cle la voix du peuple par excellence. Le plus souvent, elle na\u00eetet vit dans la rue. Ecrite par des pauvres, des illettr\u00e9s, souvent anonymes, sur des airs connus, elle appartient \u00e0 tous. 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